Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Monsieur Constant est de sortie

Proses en feuilleton, Un idiot dans ce monde tient un journal et son Narrateur nous aide à construire le récit de cet étrange Personnage.

Monsieur Constant se leva lentement de sa chaise

(Monsieur Berlin a été "grippé" et n'a pas pu rejoindre M. Constant plus tôt...Excusez-le. Merci!)

Monsieur Constant se leva lentement de sa chaise et, se penchant vers Berlin, lui chuchota... "Les mains souvent ont décidé du sort des hommes: mains douces d'intellectuels, bourgeois, corps intermédiaires...et hop au trou, au mur, évaporation, fin de parcours; mains calleuses, noires et lourdes: même sort appliqué par l'autre bord, ça balance d'un pogrom à l'autre, d'une razzia à l'autre, tournez manèges, ce sont les éternelles "trois minutes du diable", tout passe en force, le pire et le meilleur, pestilence et jasmin..."

Monsieur Constant paraissait essoufflé après cet effort de remémoration sinistre, puis il reprit une longue inspiration et s'assit en expirant dans son fauteuil à oreilles.

Monsieur Berlin était resté immobile, tendu. Il était resté debout, comme par déférence au discours du vieux Constant. Doucement, lui aussi, il risqua une question.

- Monsieur Constant, vous semblez vouloir me dire quelque chose d'autre que vos élaborations sur l'Histoire et ses avatars nauséeux, dites-moi...

- Regardez mes pieds Monsieur Berlin, regardez leur taille, la pointure...Enormes!

Monsieur Berlin se pencha et fixa sans un mot les chaussures de Monsieur Constant...

- En effet, ça a de l'allure! Ç'est de l'arpion de première, dit Berlin en sifflant d'admiration. Monsieur Constant se redressa vivement dans son fauteuil et, piqué au vif, rétorqua:

- Vous riez? Les grands pieds ont toujours semblé un peu ridicules à la plupart, alors que, sauf hypothèse génétique, ils sont le témoignage, que dis-je, le tribut payé à la nature par les marcheurs du temps, comme si c'était un darwinisme de l'exil...Les pieds sont à la nature ce que sont les ailes aux oiseaux et les hommes et les femmes de ma génération ont beaucoup marché, Monsieur Berlin, tellement, si longuement, en tous sens..

- Ca semble ne s'être jamais arrêté...marmonna Berlin.

- De tous temps, Monsieur Berlin, nous avons plus marché que pensé, les pieds, c'est le cerveau de secours des migrants, des exilés, des échoués de toutes les rives, ça s'adapte les pieds, ça se développe, ça sauve le monde!

- Monsieur Constant, revenons-en à vous et racontez-moi par quel début vous souhaiteriez commencer...

- Par le  plus évident, par celui où ça rate cher Berlin!

- Commencer par un échec donc?

- Non, un échec demeure une forme d'allégeance au succès, je dis bien par où ça  rate...D'abord et toujours se souvenir de ce qui rate, ça donne de l'énergie pour la suite !

- Je ne vous suis pas...

- Rater, veux-je dire, rater c'est comme une photo mal cadrée, c'est ce cadre perdu qui  impose cette déception de la ...bonne tenue. C'est dans ce cadre mal fichu que tout se loge, enfin, je ne suis pas vraiment subtil, cher ami, mais dans tous les cas, il me  semble, avec toutes ces histoires depuis si longtemps tripotées et qui, hop, passent, dans le fromage de tête de la mémoire, bouilli, découpé, haché, gelé, épicé... avec toutes ces histoires que nous pourrions commencer par ceci....

Monsieur Constant se dirigea vers sa bibliothèque...Il ouvrit les bras comme pour l'embrasser, s'approcha des livres rangés à sa hauteur et déposa un baiser sur le  dos de chacun d'eux, délicatement, en fermant les yeux...

- Cela pourrait commencer comme ça: "Il embrassait ses livres tous les matins et les hommes à l'instant lui semblaient...éternels, c'est ça, éternels et si patauds dans leurs exercices d'apparition perpétuels..."

- Je note cher Monsieur Constant, je note, demain nous poursuivrons, j'ai un rendez-vous chez ma kinesiste

et je vais y aller doucement...

-Alors à demain, dit Constant, profitez bien de ses soins...

Il se quittèrent si naturellement que Monsieur Berlin se sentit plus léger, un nuage de mélancolie venait de se faire chasser par cette rencontre sans embarras...

 

 

 

Lecture par l'auteur

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S
Merci, au plaisir de vous voir.
Répondre